Dossier : L’Art du Portrait

II. De quand date l’Art du portrait ?

« Le portrait est un genre très ancien. L’Egypte en donne une des interprétations les plus élevées aux IIe et IIIe siècles après J.-C., avec les peintures trouvées dans l’oasis du Fayoum. Par ailleurs, la civilisation romaine sculpte ou peint des portraits dont certains produisent une très forte impression de réalité. Ces œuvres jouent un rôle important dans la vie sociale ; les effigies entretiennent le culte des ancêtres et rendent hommage aux hommes politiques.

Ensuite le genre connaît des destins variés mais il ne disparaît jamais. La représentation humaine est profondément enracinée dans la culture occidentale. Dès la fin du Moyen Age, puis à la Renaissance, elle prend une place majeure, en concordance avec l’intérêt porté à la personne humaine et à l’individu singulier. L’ancien français a forgé le terme de portrait à partir de pour (préfixe à valeur intensive) et de traire dans le sens de dessiner. Le terme s’impose dans son acception moderne au XVIe siècle. Cette remarque étymologique indique le lien qui existe entre le désir de fixer les traits d’une personne et la production des images. Le récit légendaire que donne Pline l’Ancien de l’origine de la peinture va dans le même sens. Il raconte de façon poétique l’invention du portrait. Le soir, avant d’aller rejoindre son régiment, un jeune soldat rend une dernière fois visite à sa fiancée. La lampe projette l’ombre du garçon sur le mur et la jeune fille trace cette silhouette sur la paroi pour conserver l’image de celui qui demain sera loin d’elle. Cette histoire condense certainement tout ce qui a donné son importance au portrait dans la civilisation occidentale et que le mythe de Narcisse rappelle lui aussi. Les dieux avaient interdit au héros de la mythologie grecque de se regarder, or il advint un jour qu’il surprit le reflet de son visage dans la rivière et ne put s’en détacher.

Le portrait se place à l’articulation de l’individu et de la société. Tout retentit dans le portrait, les conflits, les doutes… Dans un texte essentiel, Artaud dit chercher en dessinant ses visages « le secret d’une vieille histoire humaine qui a passé comme morte dans les têtes d’Ingres ou d’Holbein ». En campant un personnage, l’artiste cherche à représenter la vie, à opposer cette image au « champ de mort » que le poète évoque dans le texte cité ci-dessus.

Très vite après son invention, la photographie se consacre au portrait, allant jusqu’à reprendre certaines fonctions qu’assuraient la peinture et les arts graphiques.

L’image du daguerréotype convient parfaitement à ce genre. L’aspect précieux de l’objet évoque les miniatures, les émaux… Sa surface miroitante participe également de l’illusion produite par l’image. D’ailleurs, cette invention n’a-t-elle pas été désignée comme un « miroir qui se souvient »

Plus de cent cinquante ans après, les problèmes se sont certainement amplifiés avec l’effritement des certitudes qu’on plaçait dans ce miroir. Ils se sont aussi déplacés, la foi dans la vérité de l’image photographique est perdue. La référence au portrait est contestée par certains photographes : ce genre n’aurait plus cours, il serait trop ancien pour accueillir la création contemporaine. Or, une visite des collections du XXe siècle de la Bibliothèque nationale de France révèle immédiatement un grand nombre de portraits très divers. Il a semblé intéressant d’en réunir une sélection pour esquisser une définition actuelle du genre.

Les attraits du portrait et les questions qu’il pose restent toujours aussi vifs. La capacité de la photographie à multiplier les représentations d’êtres divers et anonymes correspond aussi à une inquiétude du temps qui cherche à reconnaître la face de l’humanité. Ces photographies interrogent le visage et le corps pour tenter de donner une représentation qui maintienne les différences entre les êtres sans effacer la part humaine, très humaine, commune. »

Philippe Arbaïzar
Extrait du catalogue de l’exposition
« Portraits, singulier pluriel »
Edition Mazan/Bibliothèque nationale de France 1997

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