La perspective actionnelle entre air du temps et confusions

Tous les manuels qui paraissent aujourd’hui revendiquent « la perspective actionnelle ». En réalité, la plupart du temps, les activités proposées (qu’on nomme « tâches » abusivement) relèvent encore des approches communicatives…

Rappels :

Il ne faut pas oublier que le CECR a été fait par des Européens et pour des Européens… Il est donc européano-centré et implicitement repose sur l’idée qu’un Français, par exemple, va apprendre l’espagnol en Espagne.

Le Cadre européen de référence, (paru en 2001, développé depuis 1992) affirme : « Un cadre de référence doit se situer par rapport à une représentation d’ensemble très générale de l’usage et de l’apprentissage des langues. La perspective privilégiée ici est, très généralement aussi, de type actionnel en ce qu’elle considère avant tout l’usager et l’apprenant d’une langue comme des acteurs sociaux ayant à accomplir des tâches (qui ne sont pas seulement langagières) dans des circonstances et un environnement donné, à l’intérieur d’un domaine d’action particulier. Si les actes de parole se réalisent dans des activités langagières, celles-ci s’inscrivent elles-mêmes à l’intérieur d’actions en contexte social qui seules leur donnent leur pleine signification. »

Concrètement, de quoi s’agit-il ? Et quelles différences avec les approches communicatives ?

Le paradigme (au sens où l’emploie Edgar Morin : une grande idée sur laquelle repose toutes nos idées) sur lequel repose les approches communicatives est celui de la simulation : on fait semblant de jouer un rôle, d’acheter un billet de train, de raconter un voyage (qu’on ne fait pas), d’être malade (alors qu’on est en bonne santé)… Et cette simulation est presque toujours uniquement langagière et se déroule dans la classe. Ainsi, faire réaliser une affiche, une expo, si cela reste dans le cadre scolaire, cela reste de la simulation et n’a rien d’actionnel. Une lettre de motivation pour entrer à l’université : si on ne l’envoie pas, c’est de la simulation, cela ressort des approches communicatives (et en soi c’est très bien), si on l’envoie à l’Université pour demander un dossier d’inscription, cela est de l’ordre de l’actionnel, une réelle interaction sociale.

Pour simplifier, la perspective actionnelle est la réalisation concrète d’une interaction réelle.

Exemple avec le site canadien des Missions Virtuelles : Ton professeur(e) constate que ta classe ne dispose pas de beaucoup de jeux éducatifs. N’ayant pas de budget pour en faire l’achat, il ou elle te propose d’en créer un.

Chaque élève se voit attribuer des tâches langagières (composer au moins une série de quatre questions par rapport au domaine d’apprentissage choisi / vérifier l’orthographe…) mais aussi non langagières :

En plus de ces tâches, il faudra nommer : Un secrétaire pour voir à la gestion des dossiers; Un vérificateur pour s’assurer que les questions sont bien construites et que les réponses sont véridiques; Un vérificateur d’orthographe; Et finalement, un graphiste qui vérifiera la mise en page finale du travail.

La tâche finale est la réalisation concrète d’un jeu de type Trivial Pursuit. Le jeu servira à jouer dans la classe et pourra être prêté à d’autres classes. Des sous-tâches langagières (rédiger les questions-réponses et la règle du jeu)  mais aussi concrètes : réaliser les cartons, imprimer les questions-réponses, réaliser une boîte pour ranger le jeu, trouver un graphisme etc.

Il faut avoir à l’esprit plusieurs paramètres :

  1. La perspective actionnelle ne se substitue pas aux approches communicatives qui restent, dans l’immense majorité des situations, la seule perspective pédagogique possible. Elle complète et enrichit les approches quand cela est possible.
  2. Pour un étudiant étranger qui apprend le français en France, être un acteur social dans une interaction avec un natif est simple (en théorie). Pour un étudiant indien vivant en Inde, c’est beaucoup plus compliqué.
  3. Une tâche est un ensemble complexe d’actions (qu’on nomme micro-tâches ou sous-tâches) qui ne sont pas toutes langagières et qui débouche sur une réalisation concrète. Une activité dans la classe est en général simple (un jeu de rôle, un débat…) et presque exclusivement langagière.

Comment faire pour mettre en œuvre la perspective actionnelle ?

Une première réponse est l’internet. Communiquer dans un forum, interagir avec des natifs, écrire pour communiquer et non pas pour se faire évaluer par le professeur : l’apprenant redevient un acteur social à part entière et cesse d’être une « machine à apprendre ».

C’est le but du projet Babelweb (www.babel-web.eu), qui y parvient mais qui a aussi ses limites : pour attirer les participants sur le site, encourager les productions, on prend les apprenants par la main… Cela a des vertus : soudain les participants veulent que leur français soit parfait car ils savent que cela sera lu par d’autres personnes mais on reste cependant dans une perspective d’apprentissage.

Dans un monde idéal, on pourrait encourager les élèves à aller sur Facebook, sur des forums… et à communiquer en français. Combien le font ? Et par ailleurs, sur les forums, la langue est bien souvent « massacrée »… Les nouvelles technologies ont elles aussi des limites : conditions d’accessibilité, temps à y consacrer et multiplications des offres. Difficile d’écrire sur FB, Twitter, India Salle des Profs et Mumbaikar in french le même jour…

On peut cependant dans la classe ne serait-ce que tutoyer quelques instants cette perspective, et cela n’est pas si nouveau. Lorsqu’on entraîne les apprenants dans un jeu, ou une activité d’écriture créative, ou d’oral spontané, ou de résolution d’énigme, ils « oublient » qu’ils sont là pour apprendre le français, ils ne pensent qu’à résoudre le problème, à gagner, à être plus productifs que les autres ou à montrer à travers leurs écrits une face positive et intéressante de leur personnalité. De même, en proposant une cyberenquête, un quiz ou une recherche sur internet, ils « oublient » qu’ils lisent en français et on peut penser qu’il y a apprentissage incident… Déjà, dans les années 1920, Célestin Freinet en faisant réaliser des journaux de classe par les élèves, journaux distribués aux autres classes et aux parents, mettait en œuvre cette perspective.

Le concours « Mumbai je t’aime » http://mumbaijetaime.tumblr.com/ organisé lors de la semaine de la francophonie est un bon exemple : les étudiants ont réalisé un film non pas pour apprendre le français ni pour avoir une note mais bien pour gagner le concours. On peut aussi penser à des expositions de photos (légendées en français), ou à la publication sur un blog des textes écrits en classe (un exemple : http://ateliergraz.unblog.fr/).

« Sortir » de la classe et avoir des interactions sociales n’est pas toujours possible mais faire sortir les apprenants de leur rôle de « machine à apprendre » pour qu’ils redeviennent, un instant, des personnes à part entière, cela est plus simple.

La perspective actionnelle n’est rien d’autre : faire redevenir nos apprenants des acteurs sociaux qui accomplissent une tâche, une action, sans penser qu’ils sont en train d’apprendre. Il est clair que cela n’est pas possible tout le temps, il y a des contraintes institutionnelles, des examens, un programme, le temps qui manque… Mais de temps en temps, il est bien de le faire car les rapports entre les apprenants entre eux et avec le pro en seront modifiés : chacun sort de son rôle attribué par la situation (machine à apprendre, machine à enseigner) et les rapports humains vont s’enrichir, se transformer… Et cela ne peut qu’aider les apprenants et le prof.

3 réflexions au sujet de « La perspective actionnelle entre air du temps et confusions »

  1. Merci Christian pour cet article. En tant que chef de projet de Mumbaikar in French, je tiens à rectifier quelques informations sur la langue « massacrée ». Si sur le réseau apprenant, nous utilisons nos vignettes et si toute une équipe de professeurs corrigent les textes en ligne, c’est bien pour remédier à ce problème de statut de langue publié : nous les corrigeons.

    Oui, nous avons décidé de venir corriger les textes (parfois certains enseignants les corrigent en classe ou ne les corrigent pas) c’est bien pour donner une valeur ajoutée à l’utilisation du réseau de la part des 2600 étudiants qui le pratiquent. 

    De plus pour les blogs en lignes, je conseille de mentionner le travail de nos collègues indiens avec  tous les réseaux sociaux apprenants créées en Inde grâce à l’Institut Français : 

    Les réseaux apprenants crées par les stagiaires et les AF. 

    Le réseau de l’AFMadras

    http://french-collegeroad.ning.com

    Le réseau de l’AFPune

    http://afpune.ning.com

    Le réseau de l’AFBhopal/Indore

    http://afbhopalindore.ning.com

    Le réseau de l’AFdelhi

    http://afdelhi.ning.com

    Le réseau des étudiants des tuteurs

    http://frenchindia.ning.com

    Le réseau de l’AFAhmedabad

    http://afahmedabad.ning.com

    Le réseau de l’AFBangalore

    http://afbangalore.ning.com

  2. Merci David pour ces blogs, que je ne connaissais pas tous, et tes remarques.

    Je crois que je me suis mal expliqué. Ce que je veux dire, par langue massacrée, c’est que si on va sur les forums français (de journaux, de sites divers), les textes des internautes français sont remplis d’erreurs. Je ne parlais pas des sites pédagogiques, qui ont une autre fonction que tu as très bien expliquée : donner une valeur ajoutée.

    Nous avons déjà eu ce débat une fois, à propos de Babelweb, où le groupe a décidé, non sans mal, non sans tensions , de ne pas corriger les textes pour rester dans la perspective actionnelle (une réelle interaction sans objectif d’apprentissage, juste utiliser le français, même avec des erreurs, pour communiquer).

    Les deux points de vue sont, selon moi, légitimes (d’où les débats). Ils ne répondent pas tout à fait à la même fonction même s’ils se rejoignent : je dis dans l’article que Babelweb a ses limites (puisque nous incitons les apprenants à y participer, et là ce n’est plus tout à fait de l’actionnel), et je pense aussi que quand un étudiant écrit sur Mumbaikar, avant d’être corrigé, il s’inscrit dans cette perspective actionnelle : il communique en français, tout en sachant qu’il peut faire de petites erreurs.

    Pour conclure, Babelweb est un projet européen, qui a été évalué par la commission européenne comme le meilleur projet de la période dans laquelle il s’inscrit, mais il n’a pas été récompensé car il lui a été reproché de ne pas corriger les productions… On voit bien là l’opposition entre deux légitimités : promouvoir la perspective actionnelle, quitte à laisser des erreurs (ce qui pour un prof peut être considéré comme une hérésie et pour un apprenant une limite à ses progrès), ou encourager les apprenants à produire sur des blogs et corriger leurs erreurs pour qu’ils progressent (et là, on est plutôt, me semble-t-il dans les approches communicatives).

    Ma question est, et j’aimerais lancer un débat : quand un apprenant publie sur un réseau des AF, en sachant qu’il sera corrigé, est-il dans l’actionnel ou le communicatif ? Où se situe la frontière ? Cette perspective actionnelle est-elle réaliste ou une idée utopique, magnifique mais non efficace la plupart du temps ?

  3. Merci Christian
    pour cet article très intéressant, et qui donne des pistes judicieuses sur l’utilisation
    d’Internet pour la mise en pratique de la perspective actionnelle. C’est une bonne
    source d’inspiration pour notre plateforme.

    Marcin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*